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Notes sur les affinités

Mardi 5 avril à 19h, Wayne Koestenbaum est l’invité de la Villa Gillet avec François Noudelmann et Avital Ronell. Il a écrit pour cette rencontre le texte que nous vous proposons de découvrir ici, traduit par Etaïnn Zwer

(La version originale en anglais peut être téléchargée ici)

La première fois que j’ai entendu le Concerto n°1 pour piano en ré mineur de Brahms – c’était en 1973 ou 1974, sur un disque 33 tours –, j’ai été attiré par la laideur du thème, fort, puissant, du mouvement d’ouverture, et par son extrême application à éviter le bonheur. Je comprends cette incapacité à embrasser le bonheur et je voulais à l’époque bâtir une vie loin des carcans, de l’optimisme et de la productivité. Je rejouai donc le vinyle du premier mouvement, pour sceller mon affinité mais non pas pour la comprendre. Je voulais saisir en quoi le premier thème – pas le second, « féminin » celui-là, mais le premier, « masculin » – importait tant. Peut-être parce dérivé de Beethoven, peut-être trop acharné dans le macabre, trop prométhéen ; ou était-ce le trille, problématique, un trémolo qui crée de la dissonance et du déplaisir, un trémolo qui dissémine une illusion de pneumonie, de croup, de flegme râlant dans des poumons infectés ? Je voulais rejoindre au plus près ce flegme oscillant, approcher son cercle magique (Le Grand Grimoire ?[1]), non parce que j’aurais pu dire « J’aime ce thème » mais parce que cela confirmait (ou attisait) un certain penchant chez moi, penchant que j’aurais alors probablement qualifié de satanique, anarchique, psychotique, destructeur pour le monde et la famille. Mais le thème d’ouverture était aussi le chant de l’ambition, un gaz acide repoussant l’avenir, une volonté d’empoisonner l’air, un refus de coopérer. L’émotion qui s’abattit sur moi à l’écoute de ce premier thème (émotion non, plutôt une gêne, un sentiment vibrant, une hésitation, une peur, un dégoût), ce doute, cette inconnue, c’est ce que j’appelle la naissance d’une affinité parce que la sensation ne portait aucun programme intellectuel dans son sillage, ni aucune possibilité d’argument, aucune idéologie possible (enfin je voulais le croire) – comme si l’« idéologie » était une toxine que je pouvais définir, circonscrire et exiler de mon imagination. Lorsque le piano soliste (Rudolf Serkin) jouait cette phrase, je la ressentais insidieusement dans mes doigts ; mes mains entravées, manquant de technique et d’expérience, pouvaient entendre les trémolos et les octaves que je ne pourrai jamais exécuter. J’appose à cette émotion (ou ce sentiment, cette inclination, ce tropisme tirant vers l’amour) le terme d’« affinité » parce que la phrase pleine de noeuds de Brahms était secrètement mon père. Et je peux maintenant imaginer cette phrase épave, olympienne comme « un horrible père » auprès duquel je me coucherais, incestueusement. (Ou bien peut-être cette phrase était-elle simplement une orientation, un père-vocation ?) J’étais « appelé » par la phrase, mais quel langage inventer (ou série d’actions) pour répondre à la sommation ? Écrire ainsi sur cette affinité me ramène brutalement à mon lit d’enfant, son tapis, le soleil filtré par les rideaux, son pessimisme, ses entraves, la série Mod Squad, ses mouches mortes. Et je me tiens là-bas, moi aussi, incapable que je suis d’imaginer un lieu plus romantique (ou plus estimable) que cette phrase immature, dont je cherche à présent à rehausser la laideur comme si sa figure était la plus digne d’amour.

(suite…)

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